Ancré dans la réalité sociale, le travail d’Etienne Martin nourrit les imaginaires du monde ouvrier et de ceux qui le font. Parti à leur rencontre depuis 2015 à travers la France (un dentelier à Calais, un céramiste à Digoin, dans une imprimerie à Bresson ou une entreprise d’adhésifs à Chenôve), il dresse un état des lieux photographique de la condition ouvrière qui replace l’humain au cœur du processus de production. Pensé en continuité, son travail en volume en perpétue les savoir-faire, appropriés et réinvestis dans la confection d’objets qui tournent en dérision les logiques du productivisme. Etienne Martin formule ici, avec un humour distancié, une lecture critique de la vie prolétaire et des représentations qui lui sont associées.

 

Présentées sous une forme documentaire, ses séries photographiques décrivent sans artifice les environnements de travail de ces petites ou moyennes entreprises et de ces artisans. Les dos courbés, les bras étirés, des ouvriers anonymes, pris de dos, sont saisis sur le vif dans leur quotidien professionnel. La composition s’y organise autour de lignes directrices, calquées sur la géométrie des lieux, de manière à appuyer la rigidité de l’aménagement de ces espaces entièrement rationalisés. Elle trace invariablement une triangulation serrée entre le manœuvre, son outil et son plan de travail, figés ensemble dans une proximité proprement aliénante. Ce cadrage autorise enfin des associations d’idées et des glissements de sens — l’alignement de l’ouvrier et de la poubelle, l’employé qui se fond dans un décor de la même couleur que sa tenue — propres à susciter un questionnement sur la déshumanisation de ces employés.

 

Soucieux de cette part d’humanité menacée par la machine, Etienne Martin applique dans ses volumes un traitement artisanal à des matériaux industriels, prenant le parti de la confection manuelle (couture, soudure…) contre celui de la production automatique. En réduisant l’écart entre art et artisanat, le plasticien renoue ainsi dans une certaine mesure avec la figure de l’artiste-ouvrier, même si son œuvre relève davantage d’une forme d’anti-design. Il prend en effet à contrepied les règles d’ergonomie ou de productivité pour exploiter le potentiel d’objets arrachés à leur dimension utilitaire, à l’instar d’une table dont le plateau en béton armé pèse dangereusement sur la structure en bois ou d’un vélo relié à tour de potier qui double le besoin humain et complexifie inutilement le protocole pour être activé. Pour Etienne Martin, l’absurdité de ces choix est à la mesure de la logique industrielle à laquelle il s’oppose, sans doute plus fermement qu’il n’y paraît au premier abord. Sous couvert d’un jeu symbolique souvent drôle, ses volumes comportent en effet toujours un fond plus critique. Dans Take five, la mélancolie d’un café tourbillonnant allié à l’inconfort d’une chaise légèrement inclinée sensibilise à la précarité du moment de pause, quand un bleu de travail cousu en tissu de costume (Jean-Luc) renverse les hiérarchies pour mieux revaloriser le statut social de l’ouvrier. A l’image de ce que produit son Salon sonore, où sont diffusés en permanence les bruits des outils utilisés pour sa fabrication, Etienne Martin veut ainsi faire entendre ces déclassés trop souvent ignorés, à l’heure où le capitalisme sauvage et l’automatisation des sociétés les menacent de disparition.

 

Florian Gaité

Critique d’art (France culture, Artpress) et enseignant en philosophie (Université Paris VIII, Institut Acte-Sorbonne/CNRS)